L’enquête des sénateurs sur école et République, mauvaise farce réac

 

« Le Petit Journal » du 10 juillet 1898 (Wikimedia Commons)

Depuis deux mois, chaque semaine, une commission d’enquête sénatoriale, constituée dans la foulée des attentats de janvier à l’initiative du très à droite sénateur vendéen Bruno Retailleau, s’enquiert le plus sérieusement du monde de :

« La perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires [et des] difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession. »

Curieux, dira-t-on, car, alors que – contrairement à ce qui se passerait dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom – les parlementaires français n’ont pas jugé nécessaire de faire porter leur curiosité sur les attentats eux-mêmes et les responsabilités policières et politiques qu’ils font apparaître, ils manifestent à l’inverse une inquiétude sans limites sur les perturbations qui ont marqué ici et là, dans quelques collèges et lycées, la désormais célèbre minute de silence, érigée dorénavant au rang de marqueur républicain. Mais dès la première audition, les sénateurs n’ont pas fait mystère de leurs préoccupations réelles et point n’est besoin d’attendre les conclusions de leur rapport, écrit à l’avance.

Laïcité revue et annotée par de facétieux sénateurs

Le ton est rapidement donné (le 16 février), avec l’audition de Bernard Beignier, recteur de l’académie d’Aix-Marseille qui, à la suite d’un exposé où il s’interroge sur la nature plutôt floue des « repères républicains », se voit interpellé par le rapporteur Jacques Grosperrin (UMP) indigné de ce que « les jeunes ne voulaient plus travailler le porc dans les métiers de bouche ».

Si, incontestablement, l’identité française passe par la viande de porc, elle est également très étroitement liée à la religion chrétienne, comme le suggère un peu plus tard Gérard Longuet (UMP) s’adressant à Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité :

« Comment concilier votre conception de la laïcité avec le fait que la France a été, entre le baptême de Clovis et la loi de 1905, un pays majoritairement catholique romain ? C’est notre héritage, il n’est pas négligeable ni inférieur à l’héritage africain, océanien ou antillais. »

Un rapporteur qui voit du déni partout

C’est ensuite au tour de Jean Baubérot, président d’honneur et professeur émérite de l’École pratique des hautes études, dans un propos dense et structuré, de faire part de ses interrogations, à la fois sur le bien-fondé de la commission, affirmant qu’il « serait injuste d’imputer à plusieurs millions de personnes le danger que représentent quelques centaines d’individus », et de ses inquiétudes sur une certaine laïcité qui reposerait « non sur la connaissance mais sur une autre forme d’obscurantisme ». Des interrogations légitimes et mesurées qui ont cependant le don d’énerver Grosperrin qui voit là :

« Un déni (…) A vous entendre, il faudrait faire confiance à la nature humaine. »

« Déni » encore pour Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité qui, parce qu’il fait observer que « le non-respect de la loi de 2004 [sur les signes religieux] n’a donné lieu qu’à un très petit nombre d’incidents », se voit répliquer par le rapporteur :

« Il y a un vrai déni de la réalité (…) On finit par accepter tout ce qui se passe et ce n’est plus l’école de la République. »

« Déni » toujours, pour Philippe Watrelot, président du CRAP (éditeur des Cahiers pédagogiques), qui, malgré ses 30 ans d’enseignement et son activité en lycée de banlieue, s’attire cette observation de Grosperrin, où le comique involontaire le dispute à la muflerie :

« Nous ne sommes pas dans le même monde (…) nous continuons à être dans le déni de ce qui se passe dans les écoles. »

Déni, sans doute aussi, des enseignants du lycée Paul-Eluard de Saint-Denis, qui le 25 mars, ont boycotté la visite de la commission, refusant collectivement de « cautionner un jeu de dupes et une entreprise idéologiquement réactionnaire ».

Des sénateurs déconnectés du terrain…

Que les ors du Sénat aient effectivement du mal à s’accommoder des salles de classe et des cours de récréation, c’est aussi le message qu’auront voulu faire passer les personnels de l’Education nationale et les parents d’élèves (le 16 mars) dont les témoignages, pour leur très grande majorité, ont de quoi déstabiliser les parlementaires et leurs certitudes.

Sur les valeurs de la république, Claudie Paillette (SGEN-CFDT) remet les pendules à l’heure :

« Arrêtons de faire de l’école le lieu de transmission autoritaire des valeurs de la République (…) Les valeurs se pratiquent, se vivent, s’incarnent. »

Philippe Tournier (SNPDEN-UNSA) dénonce :

« L’écart insupportable entre d’un côté ce que disent la République et l’école et de l’autre la réalité (…) vécue par les jeunes au quotidien », avant de poser « une question de fond tenant au fait que notre pays n’aime pas sa jeunesse ».

Les représentants des parents sont tout autant explicites sur les contradictions entre le discours officiel et la réalité. Pour Guillaume Dupond (FCPE) :

« l’école n’est pas un sanctuaire sous cloche où la société inégalitaire resterait à la porte (…) L’école trie, classe et reproduit une élite, souvent blanche, issue du même milieu social et des mêmes quartiers, prouvant l’irréalité des valeurs républicaines inculquées à l’école. »

Dans leur représentation apocalyptique de l’école, les sénateurs ne peuvent même pas compter sur l’appui des parents de l’enseignement privé qui s’expriment par la voix de Caroline Saliou (APEL) :

« Nous n’avons pas le sentiment d’une véritable dégradation du climat scolaire (…) Dans la grande majorité des établissements, la vie est sereine et les enseignants dynamiques, motivés et heureux. »

… et qui font le tri dans les auditions

Mais tous ces arguments, émanant de professionnels ou de gens proches du terrain, la commission, empêtrée dans ses préjugés, n’est évidemment pas prête à les entendre. Lorsque, au cours de la réunion constitutive (26 janvier), Grosperrin affirme que « les enseignants, qui sont dans une situation difficile, attendent de nous qu’on les aide à exercer leur métier dans de bonnes conditions. Ils nous disent qu’ils sont dépassés par beaucoup de choses », d’emblée et délibérément, en reprenant à son compte l’image catastrophiste et éculée de l’école, il assigne à la commission son objectif, ses méthodes de travail et ses conclusions.

Et, de fait, l’arrogance et la suffisance avec lesquelles le rapporteur et nombre de ses collègues reçoivent les témoignages qui ne vont pas dans leur sens, tranchent singulièrement avec la complaisance, les flagorneries qui accueillent les dépositions d’anciens ministres (Chevènement, Ferry, Chatel), de spécialistes autoproclamés (Henri Pena-Ruiz, Alain-Gérard Slama), de philosophes mondains (Alain Finkielkraut, etc.) invités là pour les conforter dans leurs certitudes.

Le grand défilé des nostalgiques

Chevènement (ministre de l’Education nationale de 1984 à 1986) ne décevra pas. Pour lui, les racines du mal – car le mal est partout – sont à rechercher dans « les dérives pédagogistes (sic) qui retirent à l’école sa qualité d’institution » mais aussi dans l’enseignement d’une « histoire pénitentielle », obstacle à l’intégration des enfants d’immigrés :

« L’école doit faire aimer la France, grâce aux grandes œuvres littéraires et à l’histoire. »

Aux anges, Grosperrin ne trouvera qu’un tort à l’ancien ministre, celui d’ « avoir eu raison trop tôt », compliment qu’il adresse également à Luc Ferry, également ministre de l’EN de 2002 à 2004, dont les évidences éducatives font ici merveille :

« Le problème, en France, c’est que nos enfants sont mal élevés. »

Lorsqu’il déplore que « l’autorité des professeurs ne peut s’appuyer sur aucune sanction », Longuet (UMP) lui fournit alors quelques pistes d’exploration :

« Dans l’armée le salut, le vouvoiement, l’uniforme, les horaires et les rituels sont autant d’éléments qui organisent la coexistence pacifique des militaires. A l’école, cette codification n’existe que de manière aléatoire. »

La coexistence pacifique à l’école par les beuveries de caserne et les hurlements de l’adjudant ? Ils en rêvent, nos sénateurs…

L’audition de Finkielkraut n’est pas moins éclairante, même s’il est vrai que Grosperrin fait tout son possible pour lui préparer le terrain :

« L’enseignement des valeurs républicaines ne se heurte-t-il pas au flou qui entoure la définition et la remise en cause de l’idée nationale ? La perte d’autorité des enseignants et le défaut de discipline peuvent-ils expliquer la perte des repères républicains ? »

Finkielkraut n’a alors pas besoin de forcer sa nature avec une dénonciation épique de ses adversaires obsessionnels : la pédagogie (qui a supprimé les estrades et le redoublement), mais aussi l’immigration (« Je me souviens d’avoir étudié chaque année, même si les classes étaient moins bigarrées qu’aujourd’hui, des pièces de Racine, de Corneille, de Molière (…) », sans oublier Internet (« Plus les élèves sont connectés, moins ils sont attentifs »).

Une croisade réactionnaire

Au cours de la réunion constitutive, le rapporteur avait cru nécessaire d’affirmer :

« En diligentant cette commission d’enquête, nous n’avions pas d’idée derrière la tête : nous entendions seulement donner un signal fort. »

Pas d’idée derrière la tête ? Même s’il est vrai que, dans le cadre de leur travail, plusieurs sénateurs ont eu l’occasion de prendre leurs distances avec certains des intervenants, il n’empêche que l’orientation générale, la tonalité dominante des discours, le choix des personnalités auditionnées et l’accueil qui leur est réservé, ne laissent aucun doute sur les véritables préoccupations du Sénat.

Très significative est la dérive constante des débats de la commission d’enquête vers des thématiques – la pédagogie, l’enseignement de l’histoire, l’apprentissage de la lecture, l’autorité éducative à l’école comme au sein des familles – dont on peine à voir le lien avec le terrorisme ou les valeurs républicaines, valeurs qui ne sont d’ailleurs jamais interrogées, quand bien même elles ne vont pas de soi.

En réalité, il se confirme que les attentats et la peur qu’ils ont fait naître dans l’opinion – le tout soigneusement entretenu et mis en images – sont surtout l’occasion d’une remise en cause radicale des transformations qui ont fait bouger l’école et plus généralement la société au cours du demi-siècle écoulé… et que les sénateurs et beaucoup d’autres avec eux n’ont toujours pas acceptées

SOURCE : RUE 89

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